Avant tout la personne
personnel c/ individuel
Prendre en compte la personne plutôt que
l’individu c’est commencer par la considérer
sous l’angle du Droit. La différence essentielle
entre un individu et une personne réside
justement dans la suprématie absolue du
droit sur le fait : le fait d’exister ne suffit pas
à faire de nous des personnes, il faut encore
y ajouter le droit qui impose le respect de cet
individu. Sans cela nous sommes tout au plus
des sujets d’autorité, des quantités, voire des
objets.
On comprendra aisément pourquoi cette
première étape est capitale, d’autant plus en
présence de publics ayant été en situation
de marginalisation, de perte des repères ou
d’exclusion.
On saisira aussi dès maintenant
l’importance qu’il y a à ne pas laisser les
personnes s’enfermer dans la catégorisation socioprofessionnelle
ou administrative qui ne ferait que les
remettre à cette place de contenant sans contenu. Car
en effet, il serait totalement contre-productif, après avoir décidé du primat de la notion de personne, de se retrancher derrière les catégories usuelles du public de l’insertion :
rmistes, chômeurs longue durée, travailleurs handicapés...
sont autant de catégories-prisons dont le bien fondé
technique nuit au bon positionnement des personnes
face à la société. On ne peut demander à quelqu’un de
se positionner comme un "sujet de droits et de devoirs"
tout en le laissant se présenter comme CES-rmiste... ce
serait le laisser reprendre sa place d’individu, son rôle
arithmétique.
Mais le plus dangereux dans ces attitudes que même
les publics concernés adoptent sans sourciller (ou presque),
ce n’est pas tant la psychologie relationnelle que cela
suppose, mais plutôt le fait de rendre ce positionnement
tout à la fois naturel et intemporel. On est rmiste parce que c’est comme cela... on est d’ailleurs né rmiste en quelque sorte, et ce n’est pas la peine de lutter contre la prophétie, sans quoi on risque de passer pour un Don Quichotte de l’insertion sociale. Il s’agit bel et bien de sortir de la logique l’ayant droit pour adopter celle du partenaire.
Du coup, nombreuses sont les personnes
persuadées que leur destin est de "traîner
les savates" de formation en formation, de
chantier insertion en CES-culture... et peu
sont celles vraiment conscientes du fait
qu’un contrat-aidé n’est qu’un tremplin pour
faire mieux, l’essentiel devant venir d’ellesmêmes,
car en insertion comme aillleurs le
ressort principal est dans la personne et non
pas dans le dispositif qui la prend en charge.
personnel c/ structurel
Le deuxième écueil est bien là. Si l’on
table sur la personne, on ne peut entièrement
croire aux réussites structurelles. C’est à dire
que l’on ne peut faire entièrement confiance
au dispositif, tout raffiné qu’il soit. La volonté
structurelle de réaliser le changement ne
suffit jamais (ou rarement ?) à provoquer le
changement dans la personne ou le corps
social.
Croire en la personne, on vient de
le dire, c’est croire que le ressort ultime
de l’action réside dans la personne
elle-même. Il y a donc trois obligations
évidentes pour un projet de ce type :
(1) faire passer les personnes avant la
structure (dans la mesure du possible). La
structure fournit un cadre d’activité dont
l’organisation va, évidemment, imprégner
les actions et le type de relations entre
les personnes. Cela est certain. Mais, il
ne faudrait surtout pas croire que c’est la
structure (ou la politique structurelle) qui
suffit à produire les changements attendus.
On pourrait dire plutôt que la structure et
son organisation sont un outil au service
d’un projet ergologique, qui doit à tout prix être cohérent
avec l’action des cadres et du concepteur du projet.
(2) rendre la structure suffisamment
souple pour s’adapter aux personnes.
L’un découle de l’autre. S’il s’agit de faire passer les
personnes avant toute chose, c’est bien qu’il faut adapter
la structure à ses membres (permanents et provisoires) et
non l’inverse. Il y a bien un noyau dur pourtant, mais c’est le projet et non pas la structure. Le projet est effectivement un point de stabilité de l’action, ce sur quoi repose le support, ce vers quoi on se tourne lorsqu’il faut se repositionner. En fait, la structure est au centre de la relation entre le projet tel qu’il a été conçu, développé, maintenu, et les personnes (cadres ou salariés en insertion) qui vont, ne serait-ce que par leur présence, influer la détermination future du projet.
(3) laisser à chacun suffisamment de place pour exister
dans cet environnement. C’est une des choses les plus
complexes à réaliser. Accepter la personne avec ses
défauts et ses difficultés, l’amener au changement, transiger entre les impératifs de l’activité, de toute activité et ce que peut faire la personne dans ce cadre.
Lorsqu’on a vécu pendant des années une situation de marginalité, on ne peut pas changer du jour au lendemain
ces habitudes qui structurent non seulement notre vie mais aussi notre rapport aux autres.
Il s’agit donc d’aider les personnes à
comprendre bien sûr, ce qui est une part
fondamentale de notre rôle. Apprendre à
respecter les horaires, avertir lorsqu’on va être
absent, prendre en compte le fait que la place
de quelqu’un peut être remise en question par
la façon dont elle s’investit et la façon dont
elle est présente... Mais ce n’est pas le seul
rôle que nous ayions à jouer, plutôt il se situe
plus dans une perspective d’agir... car il faut
bien aussi donner une place à la personne
qui s’investit réellement ou qui est vraiment
motivée par l’action... mais qui n’arrive pas
à réguler son sommeil ou sa présence.
L’autre face de notre rôle est donc de savoir
distinguer entre (pour rester sur l’exemple des
retards) le manque réel d’investissement des
personnes et la difficulté à investir plus sur
un sujet particulier. Là on touche aux aspects
les plus nuancés de ce type de pédagogie.
Trouver un traitement équilibré du problème
suppose d’avoir d’un côté des "sanctions"
adaptées et automatiques (retenue d’heures
sur fiche de salaire, avertissements), et de
l’autre d’offrir toujours le dialogue et la prise
en compte des efforts réels.
personnel et relationnel
Considérer la personne ne suffit pas.
Disons que c’est une position philosophique sur
la façon d’organiser une activité, un travail, une entreprise.
Car ce qui à la fois alimente et révèle la personnalité (c’est à dire la profondeur de la personne) c’est sa relation à l’autre.
Il n’est pas question de juger de la qualité des relations que
peuvent entretenir les personnes entre elles, ni d’organiser
formellement ces relations. L’objet de cette interrogation
est plutôt de rester attentif au fait que l’être humain est un
être de relations. Qu’il se construit, apprend à se connaître
et se régule par la relation à l’autre. Cela, même lorsqu’on
est isolé, puisque l’absence de l’autre n’est pas absence de
relation, la relation continue son rôle même dans l’absence
: elle est alors souvent inhibante.
Ergologie
Dans les années 80, Yves Schwartz réunissait autour
de lui des universitaires interpellés par les changements
en cours dans le monde du travail. Depuis, l’ergologie s’est
développée et a su s’imposer comme une "épistemologie
de l’activité". Dans le cas de l’insertion professionnelle et
sociale, l’ergologie a un rôle capital à jouer, notamment en ce
qu’elle promeut une analyse fondée sur la notion d’interaction
entre individu et environnement. Comprendre l’homme en
situation de travail c’est faire appel nécessairement à
différentes disciplines : philosophie, ergonomie, pédagogie
et didactique, psychologie, technique... toutes à même non
seulement d’apporter des éclairages mais aussi de retirer
de l’expérience des interrogations nouvelles.
Dans notre cas, celui de l’insertion par l’économique,
de la formation par le travail, l’ergologie est un outil précieux
qui nous invite à penser différemment les pratiques et les
actions. Différemment ne veut pas dire changer de forme,
changer de présentation ou changer de production... il
s’agit bel et bien de repenser profondément le rapport
de la personne à son outil de travail, de l’apprenant à la
connaissance, du cadre au salarié en insertion.
L’ergologie sera notamment importante lors des
processus d’intégration des salariés, pour procéder aux
évaluations de parcours, pour repérer les problématiques,
apporter des réponses concrètes à ces problématiques,
assurer l’accompagnement et le suivi tout au
long du parcours d’une personne.
La personne et l’environnement
Dans le cadre d’une activité, les deux
ne peuvent être séparées si l’on veut bien
comprendre ce qu’est le travail, ou si l’on
veut évaluer la personne en situation de
production. Qu’est-ce que s’insérer ? On ne
peut considérer l’insertion comme l’introduction
d’un individu "sur mesure" dans une structure
sociale ou entreprenariale qui serait à priori
bien construite. L’individu dans une activité
n’est pas un rouage mécanique, il ne fait
pas qu’apporter de la force de travail ou des
connaissances... il participe à une aventure
humaine, à quelque chose de vivant. Tant qu’on
ne considère pas la société ou l’entreprise
comme un corps vivant, on se risque à des
erreurs de jugement fort dommageables.
Dans ce nouveau paradigme, que veut dire
travailller ? Nous n’avons pas la prétention
ici d’en donner une définition alors que des
chercheurs comme Yves Schwartz avouent
eux-mêmes que la tâche est impossible. Ce
qui est interrogé c’est ce qui fait sens dans le
travail, dans l’activité. Or, non seulement ce
qui fait sens est par nature individuel, mais de
plus cela diffère nécessairement de la simple
exécution d’une tâche. Le travail est bel et
bien le lieu d’une interaction entre le milieu
et la personne, entre le codifié (la consigne,
la norme) et le vivant (l’expérience, le risque,
l’innovation). Il serait donc inutile de croire que
l’on peut adapter une personne au travail ou à
la vie sociale. L’adaptation n’existe qu’en tant
qu’elle se remet tout le temps en question,
que lorsque la personne change avec son milieu, lorsqu’il
y a réelle interaction entre les deux... Trop d’adaptation tue
l’adaptation, être très adapté signifie la mort sociale en cas
de changement du milieu...
Dépasser le schématisme classique
Il s’agit, à partir des quelques réflexions évoquées
ci-dessus, de refuser le schématisme qui nous amènerait
à croire en des définitions statiques de la motivation,
de la normalité, du savoir-être, de l’adaptation... il faut
nécessairement revoir ces instances de façon dynamique
(le temps, l’espace), interactive (l’homme et son
milieu), interculturelle (culture professionnelle, sociale,
ethnique...).
Il y a le corps par exemple. Par lequel on apprend
beaucoup de l’investissement, de la souffrance, du bien-être
aussi d’une personne au travail. Le corps social, le corps
culturel, le corps vivant... Il y a aussi la relation, car le travail
est toujours une réalisation collective, une faire-ensemble,
même dans les cas les plus individualisés. Parler du travail
c’est toujours parler des autres et de la relation à l’autre. Il y
a enfin la question de la norme. Omniprésente en situation
de travail, soit qu’elle vienne de la sphère politique par le
biais de la règlementation, soit qu’elle vienne de la sphère
managériale, soit qu’elle ait été produite par les travailleurs
eux-mêmes. Il y a une sorte de consensus problématique
autour d’idées comme celle de la normalité, comme si l’on
ne prenait pas en compte la relativité de la norme au travail
: cultures d’entreprises, différences liées aux domaines
productifs, cultures locales... Et surtout, elle ne doit pas être
un obstacle à l’intégration d’une personne dans l’entreprise :
il faut savoir prendre ses distances face à la norme pour
exister, la modifier aussi.
Les moyens pédagogiques
autorégulation
Liberté de parole, liberté de pensée, liberté de
croyance.... vont de pair avec le fait de respecter ces
normes aussi quand il s’agit des autres. Ce qui est en
cause fondamentalement ce n’est pas tant la liberté que
l’altérité. Or, si l’on veut profiter pleinement de la liberté
ainsi proposée, il est capital de savoir réguler soi-même sa
présence au groupe, sa façon de s’investir dans le projet,
sa façon de travailler.
Il ne s’agit pourtant pas de mettre de côté l’inévitable
régulation "hiérarchique", mais de valoriser le recours à
une régulation qui interviendrait d’elle-même et la répartition
des responsabilités. L’autorité n’est là que pour pallier à
l’absence et aux défauts d’auto-régulation, ou pour résoudre
des situations de conflit.
Dans la mesure où ce chantier d’insertion propose
non pas de "formater" des travailleurs mais d’encourager
l’adaptation permanente, nous sommes tous ici en position
de "travailler ensemble" et non dans une relation de
soumission ou de dépendance.
autonomie
L’autonomie est probablement plus
difficile à acquérir, même si paradoxalement
c’est elle qui permet vraiment d’aboutir à un
résultat positif.
Les rapports entre cadres et salariés en
insertion s’organisent comme des rapports
de collaboration, centrés sur des objectifs
communs. C’est sur l’analyse des objectifs
et des productions réelles que l’on peut
vraiment critiquer ou valoriser une façon
d’agir. On essaiera de permettre à chacun de
s’organiser comme il l’entend, dans la mesure
où cela ne remet pas en cause l’organisation
de l’activité ou les fondements de toute activité
bien ordonnée (horaires, localisation, délais,
égalité de traitement...). Toutefois, cette liberté
d’organisation ne peut intervenir que lorsque
l’autonomie est constatée pendant un certain
temps d’observation. Il paraît évident qu’en cas
d’échec de la mise en situation d’autonomie,
le rôle des cadres, et particulièrement du chef
de projet, est de concevoir une pédagogie adaptée à la
personne pour l’accompagner vers plus d’autonomie
Là encore, il faut prendre en compte toutes les
possibilités et savoir que certaines personnes ne peuvent
raisonnablement s’en sortir en situation d’autonomie
complète.
Principes structurants
L’organisation du travail sur le chantier « publication » vise la mise en situation réelle et l’acquisition de comportements professionnels. La professionnalisation dans le secteur de l’information n’est pas particulièrement encouragée. Par contre, chaque salarié en insertion est amené à développer des fonctionnements professionnels transférables dans de nombreux domaines : travail d’équipe, responsabilités, initiatives, autonomie.
L’action est organisée autour de deux principes phares :
- développer une forte similarité avec le monde du travail « classique » (c’est à dire ne relevant pas de l’insertion) afin de mettre en situation réelle les personnes intégrées sur l’action
- être toutefois attentif aux personnes et au développement de leur potentialités
La similarité avec le modèle classique prend plusieurs formes :
- objectifs quantitatifs et qualitatifs fixés mensuellement par la direction
- exigence élevée sur la qualité de la production
- amélioration permanente des procédures (démarche qualité)
- évaluation professionnelle des salariés
L’attention aux personnes est concrétisée par le pôle de ressources humaines :
- suivi individuel des bénéficiaires
- bilan de compétences interne (par un psychologue du travail agréé)
- évaluation du projet professionnel
Le pôle de RH centralise toutes les informations concernant la formation, l’évaluation, le bilan de compétences et le projet professionnel. Un document de synthèse est rendu aux bénéficiaires en fin de parcours. De plus, Résurgences constitue un réseau d’employeurs et met l’accent sur le devenir professionnel des personnes en sortie de dispositif : recherche de débouchés emploi-formation, orientation, affichage d’offres d’emploi.